Mois de l’histoire des Noirs – Entretien avec Dr Akeem Stewart, responsable provincial en matière de santé et de bien-être des Noirs

Tout au long du Mois de l’histoire des Noirs, on peut souligner l’histoire, la culture et l’innovation des personnes de race noire. On peut aussi découvrir les réalisations et les contributions des Canadiennes et Canadiens de race noire à la vie dans ce pays et ailleurs, et apprendre des leçons importantes et l’histoire. En particulier pendant ce mois, mais aussi tous les autres jours, nous avons la chance d’apprendre l’histoire à travers des événements marquants qui témoignent de l’oppression et du racisme vécus par les Noirs au Canada, ainsi que leurs répercussions sur la santé des individus et des communautés noires.

Au Canada, depuis maintenant trente ans, le mois de février est officiellement reconnu comme étant le Mois de l’histoire des Noirs à l’échelle nationale. Cette année, le thème choisi par le gouvernement fédéral est « Le Mois de l’histoire des Noirs a 30 ans : honorons l’excellence des personnes noires au fil des générations, des bâtisseurs du pays aux visionnaires ». L’histoire des Noirs au Canada, de même que le Mois de l’histoire des Noirs, remonte à une époque antérieure à la motion déposée à la Chambre des communes en décembre 1995 par l’honorable Jean Augustine, la première femme noire canadienne élue au Parlement. Cette motion et celle déposée en 2008 par le sénateur Donald Oliver, le premier homme noir nommé au Sénat canadien, « visant à reconnaître les contributions de la population noire canadienne et le mois de février comme le Mois de l’histoire des Noirs », ont été adoptées à l’unanimité. Auparavant, des leaders, des historiens et des défenseurs des communautés noires ont passé des décennies à faire revivre l’histoire et les récits des Noirs, et à revendiquer la création de mois de l’histoire des Noirs à l’échelle régionale, en Ontario, à Toronto et ailleurs. Il s’agit d’une célébration et d’une occasion qui s’étendent sur un mois et qui ont exigé des décennies d’efforts. Le Mois de l’histoire des Noirs est réinventé chaque année, en prenant en considération le passé, le présent et l’avenir.

Alors que nous nous tournons vers l’avenir, il est crucial de renforcer la solidarité et la voix unique pour combattre le racisme, l’oppression et la discrimination systémique envers les personnes noires. Cela est d’autant plus important alors que notre présent est de plus en plus instable, régressif et marqué par des attitudes, des politiques et des changements systémiques racistes. Dans le domaine des soins de santé et des services sociaux, l’équité en matière de santé et les soins culturellement adaptés sont une question de vie ou de mort. Ils représentent une voie essentielle vers un avenir plus juste et plus équitable. À l’Alliance pour des communautés en santé, le Comité de la santé des Noirs est l’un des principaux moteurs de l’équité en matière de santé pour les personnes et les communautés noires en Ontario. Ce comité, formé de membres de l’Alliance qui collaborent avec des partenaires en santé des Noirs en Ontario et ailleurs au Canada, s’efforce de comprendre les besoins et les défis auxquels font face les personnes et les communautés noires. Il cherche à innover pour mieux servir les communautés africaines, caribéennes et noires de manière plus adaptée sur le plan culturel, et à mesurer les résultats et les impacts de ses actions.

L’Alliance a parlé à Dr Akeem Stewart, responsable provincial en matière de santé et de bien-être des Noirs, avant le Mois de l’histoire des Noirs, afin d’en savoir plus sur les actions actuellement menées pour améliorer la santé et le bien-être de la communauté noire, et de connaître les priorités du Comité de la santé des Noirs et de ses partenaires pour les prochains mois. Voici certains des points abordés lors de cet entretien :

Alliance : Alors que l’Ontario est en pleine démarche de transformation et d’expansion des équipes de soins primaires, pouvez-vous nous parler de l’importance, pour la santé des Noirs, de se concentrer sur les besoins locaux de la communauté et de mieux adapter sur le plan culturel le secteur des soins primaires, ses services et ses programmes?

Dr Stewart : Il est essentiel de réaliser l’importance des soins primaires, surtout dans le contexte de la communauté. Ces soins ne se résument pas à traiter un simple rhume. Ils forment une première ligne de défense en éduquant et en informant les patients sur le fait que certains changements dans leur mode de vie peuvent favoriser l’aspect préventif du bien-être. C’est la solution pour alléger la charge qui pèse sur les soins tertiaires et aigus du secteur des soins de santé. Il faut aller à la rencontre des communautés là où elles se trouvent. Il est important de s’assurer que notre travail est perçu de manière authentique et transparente, pour que la communauté puisse s’y identifier. C’est aussi pourquoi la communication est si importante. La communauté doit faire partie de ce que nous essayons de construire ensemble. Il faut tenir compte de l’opinion des gens, car nous ne pouvons pas bâtir quelque chose pour eux sans leur participation. La communauté est le cœur et le fondement des soins primaires; son appui est donc indispensable pour déterminer comment nous pouvons évoluer afin de mieux la servir.

 

Alliance : Pouvez-vous parler du travail que vous, le Comité de la santé des Noirs, ses membres et ses partenaires, avez accompli jusqu’à présent?

Dr Stewart : Lorsque vous commencez à voir précisément quelles sont les disparités en matière de santé et que vous comprenez la population avec laquelle vous communiquez et que vous traitez, certaines tendances deviennent manifestes. Que ce soit pour la santé des hommes noirs, la santé maternelle des femmes noires, la santé des personnes âgées noires ou pour toute autre question, des occasions se présentent pour discuter des soins préventifs et permettre aux gens de se rendre dans des endroits où ils se sentent en sécurité. Il est crucial d’aborder ces sujets avec un état d’esprit résilient, plutôt qu’avec un sentiment de déficit ou de manque. Imaginons que je doive aborder le sujet du cancer de la prostate et de la détection précoce avec quelqu’un. Je mettrai l’accent sur l’incidence de cette maladie, sur la manière dont nous, en tant qu’hommes, pouvons renforcer notre rôle dans notre famille en nous faisant dépister régulièrement, et sur le fait que cette maladie est guérissable. Je ne parlerais pas à quelqu’un du cancer de la prostate en lui disant : « Oh, j’ai eu un membre de ma famille qui est décédé et je ne voudrais pas que cela vous arrive. » Les deux phrases véhiculent le même message, mais l’une émane d’un discours alarmiste, et l’autre d’un discours d’autonomisation.

C’est le principe fondamental d’Ubuntu. Je suis parce que tu es. Cela devrait vous permettre de progresser et de ressentir ce sentiment d’appartenance que l’on trouve au sein de la communauté. C’est une solution à plusieurs problèmes. Une fois qu’une communauté est établie, vous bénéficiez d’un soutien sans limite de sa part, et vous êtes entouré de personnes avec qui vous pouvez aborder des sujets liés à la santé. Vous pouvez alors commencer à éliminer véritablement ces mythes, ces obstacles et ces idées reçues taboues concernant les conversations sur la santé, qui devraient vraiment être plus normalisées.

 

Alliance : Pouvez-vous parler du travail qui a été réalisé et qui est en cours pour lutter contre les iniquités en matière de santé auxquelles font face les personnes et les communautés par l’amélioration et l’adaptation de la prestation des soins primaires?

Dr Stewart : Le Groupe de sensibilisation à la drépanocytose de l’Ontario fait un excellent travail, et il est possible d’intervenir pour traiter cette maladie dans le cadre des soins primaires. Nous nous intéressons également au Réseau rénal de l’Ontario, qui s’assure que les personnes atteintes d’une maladie rénale chronique, qui font face à des disparités importantes en matière d’accès aux soins, reçoivent le traitement dont elles ont besoin. Cela va de la dialyse à la transplantation.

On constate que, de manière systémique, ils s’efforcent de pallier ces lacunes. Le problème est qu’elles sont nombreuses et qu’elles touchent divers aspects. Nous avons un manque de connaissances et de données sur la santé maternelle des femmes noires, malgré les efforts considérables pour y remédier. De plus, des lacunes importantes existent en matière de santé mentale des Noirs, en particulier chez les jeunes. Cette question est également abordée dans le remarquable travail du Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH) ainsi que dans son programme AMANI. En effet, ce qu’ils ont mis en place est vraiment extraordinaire; le programme se concentre réellement sur les jeunes Noirs, et leur permet d’aborder ces sujets dans un lieu sûr. Il reste toutefois beaucoup de travail à faire pour étendre sa portée, mais, là où il est déjà mis en œuvre, les résultats sont jusqu’à présent très encourageants.

 

Alliance : Le Comité de la santé des Noirs collabore avec des étudiants en médecine et a mis en place un programme visant à présenter aux médecins noirs le Modèle de santé et de bien-être utilisé par les membres de l’Alliance. Comment cela se passe-t-il?

Dr Stewart : Très bien. À tel point que le programme a été élargi. Au lancement du programme, nous avions quatre ou cinq sites participants. L’année dernière, nous en comptions huit ou neuf au total. Au moins dix étudiants se sont inscrits au programme l’année dernière. Grâce au programme communautaire d’éducation et de promotion de la santé, nous donnons à des étudiants provenant de la culture noire l’occasion de découvrir les centres de santé communautaire, d’en connaître les activités visant à soigner les personnes de leur communauté, et d’en apprendre plus sur les soins primaires dans le domaine de la santé communautaire. Il est important d’insister sur la diversité dans notre secteur et de favoriser la représentation des médecins noirs qui entrent sur le marché du travail, en particulier dans le domaine des soins primaires.

 

Alliance : Quels sont les projets actuels du Comité de la santé des Noirs, et quel autre message aimeriez-vous transmettre au sujet de la santé des Noirs en ce début du Mois de l’histoire des Noirs en Ontario et dans l’ensemble du Canada?

Dr Stewart : Je pense que le plus important est que nous essayions vraiment de garantir la poursuite d’un effort global et que nous travaillions de manière collective. Nous voulons continuer à maintenir le niveau de transparence qui est essentiel à ce que représente le Comité de la santé des Noirs. Nous faisons vraiment tout notre possible pour que tous autour de nous puissent constater les résultats obtenus et les partenariats établis, et puissent dire : « OK, nous sommes prêts à nous impliquer, à dynamiser et à inspirer. » C’est notre objectif. En discutant du travail à tous les niveaux, nous avons la possibilité de nous unir et d’agir, et nous voulons nous assurer que nous restons en phase avec la communauté tout au long de cette démarche. La narration quantifiée nous permet d’exprimer notre point de vue dans des salles où nous ne serions peut-être pas assis. C’est là que nous souhaitons qu’elle soit. Nous pouvons ainsi raconter l’histoire, présenter les tendances, démontrer ce qui fonctionne ou non, et en expliquer l’impact concret sur nos communautés. La drépanocytose constitue un exemple remarquable de la manière dont le modèle a été adapté et appliqué à divers domaines. Toutefois, il y a encore beaucoup de possibilités de croissance.

Nous ne voulons pas nous reposer sur nos lauriers. Nous aspirons à poursuivre notre croissance pour être en mesure d’aider toutes les personnes. Nous ouvrons grand nos portes à l’ensemble de la population. Nous accueillons les communautés 2ELGBTQ+, qui comptent une importante population noire, ainsi que les communautés autochtones, qui comprennent également une communauté noire. Les nouveaux arrivants, la communauté francophone et les personnes en situation d’itinérance sont également bienvenues. Ces communautés comptent toutes une population noire. Il est donc important de comprendre que la santé sur laquelle nous nous concentrons ne concerne pas uniquement les personnes de race noire, mais aussi toutes les populations très prioritaires. Nous effectuons ce travail parce que nous sommes là pour donner des soins primaires aux personnes qui ont été stratégiquement marginalisées depuis plus de 400 ans, et pour offrir des soins adaptés sur le plan culturel à toutes les personnes.

 

le Vendredi 13 Février 2026